17 septembre 1982

Alors voilà, un jour tu as 11 ans et ta famille a déménagé alors tu fais la rentrée de 5e dans un nouveau lycée. Tu as un an d’avance et tu mets du temps à grandir alors tout le monde est plus grand que toi, même les petits de 6e qui ont ton âge. Tu as l’habitude mais ce n’est pas simple pour autant.

Tu n’as pas encore eu le temps de te faire des ami.e.s (ça non plus ça n’est pas simple) ni de te repérer dans ton lycée que tout bascule. Un jour, tu es en cours de travaux manuels (encore un truc pas simple), dans une des salles du sous-sol. Vous découpez au cutter des formes dans un carton épais et gris pour faire un puzzle. Soudain la prof, qui doit être une sorte de super-héroïne qui entend les bruits avant qu’ils ne se produisent, hurle «Couchez-vous!». Et là tout explose, le bruit est assourdissant, les vitres se brisent toutes sauf un carreau (17 sur 18? Tu les recompteras plusieurs fois dans les mois qui suivent, tu te souviendras pendant des années du chiffre exact, jusqu’au jour où finalement, non). Vous sortez tou.te.s en courant, vous vous retrouvez sous la verrière Eiffel puis dans la cour sans doute, tu ne sais plus très bien. À un moment on vous dit que vous pouvez retourner chercher vos cartables mais tu ne veux pas redescendre. Un garçon de ta classe te remonte le tien en même temps que le sien. Ça sent le gaz, te semble-t-il.

Vous sortez dans la rue, c’est la pagaille. Tu aperçois ton grand-père au loin, il ne te voit pas, il est très grand, et toi non. Tu t’approches, tu l’appelles, il finit par baisser la tête et te ramène à la maison. Il racontera plus tard qu’il était en train de boire un verre en terrasse et qu’avec la détonation, sa table s’est déplacée de plusieurs mètres. Vous appelez ta mère, la rassurez, tout va bien. Puis vous allez chercher ton frère à l’école primaire, pas loin. Il y a deux chemins, vous vous séparez pour ne pas prendre le risque de le manquer. Il est en larmes, la fille d’une des instits était au lycée et s’est réfugiée à l’école. Les enfants savent qu’il y a eu une bombe, mais c’est tout. Un de ses copains, avec l’innocence de ses 9 ans, lui a demandé «Tu fais quoi si ta sœur est morte?»

Ta tante, réfugiée politique argentine, t’offre un bracelet, celui que lui avait offert son premier petit-ami. Elle sait ce que c’est d’avoir peur quand un pot d’échappement crachote un peu fort. Tu porteras ce bracelet pendant longtemps, et puis un jour, parce que tu as 11 ans, tu le perdras.

On te donne du sirop pour t’aider à dormir et chasser les cauchemars, qui de toute façon ne viendront pas.

Pendant le reste de ta scolarité ou presque, tu ne verras plus la cour vide, des salles préfabriquées viennent remplacer celles que l’explosion a endommagées.

«Ton» attentat, c’était le 17 septembre 1982. Tu le sais parce que tu as vérifié. Toi qui as une grande mémoire des dates, celle-ci, elle ne rentre pas. Une voiture piégée qui visait un membre d’une antenne commerciale de l’ambassade d’Israël a explosé rue Cardinet, le long du Lycée Carnot.

https://www.ina.fr/video/CAB8200640901

Quelques mois, quelques semaines auparavant, d’autres attentats ont eu lieu, notamment celui de la rue des Rosiers, en août. Douze autres seront commis entre 1983 et septembre 1986.

Un jour, tu as 24 ans, une bombe explose à St-Michel. On est en juillet 1995. Tu te réveilles la nuit en sueur, les cauchemars se répètent. C’est en tout cas ce que t’a raconté l’amour de ta vie, parce que toi, aujourd’hui, tu ne t’en souviens plus. Ce dont tu te souviens, c’est de cette incapacité à prendre le métro. Tout en sachant qu’il est tout aussi facile de faire sauter un bus. Mais tu es claustro et là, au moins, tu vois dehors. Là aussi, les attentats vont par vague. Place de l’Étoile, boulevard Richard-Lenoir, Port-Royal. À cette époque, l’homme le plus recherché de France s’appelle Khaled Kelkal. Il est né le même jour que toi.

À la télé, ton amour entend qu’une cellule d’aide psychologique est ouverte à l’hôpital St-Antoine, elle prend rendez-vous pour toi. Tu y vas, on t’oriente vers la consultation de maladies mentales et de l’encéphale de Ste-Anne. Pendant des mois, tu réapprends à respirer. À vivre avec. Par étapes, tu retournes sur le quai du métro, puis dans le métro lui-même pour une station, puis deux, puis trois. Tu recommences à te déplacer à peu près normalement. Des années plus tard, il t’arrive encore d’avoir besoin de sortir précipitamment d’un métro lorsque tu as l’impression que quelque chose cloche. Avec toujours ce même sentiment d’impuissance, de culpabilité (et si c’était vrai? et si le métro sautait avec tous ses passagers alors que toi tu es sortie?) et de ridicule (faut arrêter la parano, un peu).

En janvier 2015, Charlie Hebdo, Montrouge, l’Hyper Casher à côté de chez toi. Bizarrement tu ne réagis pas. Bien sûr tu es triste, bien sûr tu es solidaire, bien sûr tu es en colère. Mais de façon détachée, comme si tu n’étais pas directement concernée, comme si c’était loin. Tu es surtout effrayée de la résurgence d’antisémitisme bien-pensant qui traverse la société française. Jamais jusqu’ici tu ne t’étais sentie étrangère dans ton pays. Tu te dis, avec un brin d’ironie, que c’est une bonne occasion de checker tes privilèges. Et la vie reprend. Quelques semaines plus tard, le burn-out qui menace depuis les débats sur le mariage (merci la «Manif pour tous») te rattrape, tu t’arrêtes quelques semaines. Puis tu reviens, tu recommences, tu continues.

Jusqu’à ce 13 novembre. Pendant le week-end, sans doute parce que ton enfant est là, tu avances. Lundi, puisque des ami.e.s vous ont prêté leur voiture, ton amour propose de t’accompagner au bureau pour t’éviter l’angoisse du métro. Vous passez devant le Comptoir Voltaire. Vous vous préparez à tourner à 50 mètres de La Belle Équipe. Mais en fait non, parce que tu ne peux pas descendre de cette voiture. Voilà, ça fait une semaine que tu ne fonctionnes plus, que les aiguillages ne se font plus dans ton cerveau, mais que tu lis tout, regarde tout, veut tout savoir, tout cadrer. Et tu sais pourtant au fond de toi que tu es quelqu’un de joyeux, quelqu’un de fondamentalement heureux et d’optimiste (quoiqu’un brin fataliste). Tu sais qu’à un moment, c’est ce qui reprendra le dessus. La question, c’est simplement de savoir quand.

[mise à jour] Le bracelet n’est pas perdu, c’est ma mère qui l’a ❤
Ma mère qui, après avoir lu ce post, précise: «Je suis rentrée en voiture de l’autre côté de Paris, tout était bouclé, je ne pouvais pas me garer, alors je l’ai laissée au milieu de la rue, un flic m’a dit vous ne pouvez pas la laisser là, je lui ai tendu les clefs et je me suis barrée». Re-<3

12 thoughts on “17 septembre 1982

  1. Conseil d’une basque (cela a à peu près fonctionné pour moi cette semaine)
    Eteindre la télé, le pc, ne pas lire les journaux au moins un jour, pour reprendre sa respiration
    Dans la mesure du possible prendre l’air, le grand air
    Se faire aider chimiquement pour, au moins, garder le sommeil
    S’entourer d’amour
    Mais les fantômes sont et seront toujours là

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  2. Je ne cesse de te remercier @judith , mais il le faut bien. Car, je vois bien dans ce billet que tu dois avoir besoin d’écrire pour mettre au point ce que tu ressens, mais je t’assure, cela fait un bien fou que de te lire. Autant c’est le besoin de créer qui m’a fait me lever dimanche dernier, autant ce sont tous ces écrits qui me maintiennent hors du brouillard.
    Alors tout mon soutien et bon courage !

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  3. Témoignage très touchant. Merci pour ce partage.
    Je compatis, connaissant une personne de ma famille qui… Terrorisée, passe le plus clair de son temps à regarder les infos… Bien plus effrayant qu’autre chose.
    Je suis tout à fait d’accord avec les conseils de Sossourires… n’étant pas du tout Basque pour autant ! 🙂
    Bon courage.

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  4. Trés beau texte. Je me souviens -je suis plus vieille- d’une “nuit bleue” où l’OAS (les amis pieds noirs de celui qui aujourd’hui demande la peine de mort pour les terroristes) a fait peter les explosifs tout au long de la nuit: ils voulaient à l’époque que les algeriens soient français. Enfants on transformait à la craie les “OAS” qui étaient partout sur les murs en “CONASSE”. C’est bien plus tard que j’ai appris les massacres de Novembre ou les algériens d’une manifestation pacifiques avaient été jetés à la Seine. Sept ans après j’adhérais au CVN qui soutenait les Vietnamiens bombardés par les Américains. Je regrette pas d’avoir manifesté contre ces bombardement (pour moi tout bombardement de civil c’est du terrorisme aussi), je regrette d’avoir scandé “Ho, Ho, HoChiminh!” dans les manifs gauchistes. Ho ChiMinh était devenu un tyran affreux. Aujourd’hui j’ai l”impression que l’outrance passe plus facilement que la nuance, que ceux qui se posent des questions et n’ont pas de solution toute préparée sont mal vue. Ce que j’aime dans le texte de Judith c’est qu’elle donne son point de vue sans fanatisme, dans un monde ou tout nous pousse au fanatisme, Quand d’un coté on vous crie “les juifs à la mer” et de l’autre on répond “ce pays nous a été donné par dieu”, oser dire que peut être il y a d’autres réponses que les missiles et les bombes et que la paix est possible malgrés les fauteurs de guerre et les marchands d’arme, c’est le courage même.

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